L’acte le plus ardu qu’il m’ait été donné de réaliser, c’est la description de la mort.

Je m’arrête brusquement! Une canne et ses canetons traversent la chaussée. Deux minuscules canetons ont été frappés par une voiture. L’un est mort, l’autre agonise sur la chaussée.

Je sors de la voiture. Je m’approche à pas précipités, me saisis délicatement de lui, comme si je l’avais toujours connu. Je le dépose dans l’herbe encore humide du matin, loin de la route. Il agonise, se tord de douleur.

La canne n’est pas loin, avec le reste de sa portée.

Je m’apprête à repartir. Mais une voix humaine, en moi, une voix que je ne reconnais pas, me dit ce que je dois faire. Il ne survivra pas. Tu dois le faire. Je le prends dans mes mains – il est si fragile que je me sens mourir avec lui – et je tente de lui briser le cou pour abréger ses souffrances. Mais la réalité, ce n’est jamais comme on l’imagine.

Son petit cou minuscule ne se brise pas, trop petit et trop élastique. Je ne sais que faire. Je tire donc, d’un seul coup, et sépare la tête du corps que je dépose tout doucement dans l’herbe. Quelques derniers tremblements, d’ultimes spasmes le secouent, puis, c’est fini. Tout a duré environ une minute et pourtant, c’était comme si j’étais entré dans l’éternité.

La mort a de nouveau pénétré en moi et m’a montré mon incroyable impuissance, devant ce petit canard qui ne demandait qu’à vivre. Elena s’approche, tente en vain de me réconforter, me disant que j’avais fait la seule chose possible ; un geste humain. Donc, être humain, c’est aussi ça. J’en doute. Je ne sais pas si je peux encore prétendre à ça. Je pense qu’il est trop tard. Que ce monde n’a d’humain que l’apparence, que le fard des mots. C’est ça : L’humain n’est plus qu’un mot comme les autres.

Je ne sais plus que penser de moi-même. Car au fond de moi, tout est brisé et ce petit canard, jamais je ne l’oublierai. La sensation de son cou élastique. Sa douleur qui m’est entrée dans le cœur en un seul instant.

Je suis souillé du sang qui a giclé sur moi. Un homme s’approche.

– Un petit caneton, lui dis-je. Il a été heurté par une voiture. J’ai du l’achever.

– Voulez-vous vous laver les mains?

– Oui, merci.

Étrange sensation de dégoût, à ces seules paroles.

J’entre dans son garage.

– Attention à la plaque d’acier. L’évier est sur votre gauche, le savon ici.

– Je n’ai pas eu le choix. Il n’aurait pas survécu.

– Je me doutais bien qu’il s’agissait d’un petit animal. Ça arrive tellement souvent, sur cette route.

Je ne réponds pas. Je ne suis déjà plus de ce monde. Pourquoi lui? Et pas moi?

Je remonte en voiture. Mes larmes se mettent à couler mais ne lavent rien comme auparavant. Mon short et mes jambes sont maculés de sang, marques qui attirent constamment mon regard.

Ces marques, je les ai lavées dans la douche, à mon arrivée. Mais j’ai l’impression de les voir encore sur ma peau, de pouvoir en détailler les contours.

Nous avons planté les fleurs que nous avons achetées, après l’incident – l’événement? Nous avons essayé de semer la vie, malgré tout. Mais le cœur n’y est pas ; le cœur n’est qu’un mot.

La pluie menace de tomber. J’écris ce triste épisode que je ne pourrai jamais oublier. Même si j’en connais l’insignifiance, la sombre banalité.

Les canards ; je les ai toujours trouvés gracieux, merveilleux. Leur envol et leur atterrissage m’ont toujours fasciné. Ils symbolisent le départ – la mort, l’automne – et le retour – la renaissance, le printemps. Mais, pour ce petit canard, si fragile, mort dans – et de – ma main, il symbolisera dorénavant pour moi ce que j’ai cherché toute ma vie : Dieu.

Comme mon humanité n’est déjà plus qu’un vague souvenir, une fiction, il me restera toujours la mort de ce petit canard pour me rappeler ce qu’elle fut, jadis : Un regard par-dessus mon épaule pour constater ce que je détruisais à chaque instant dans la plus stricte indifférence mécanique.

La mort n’est plus, pour l’humanité fictive, qu’un « vulgaire » mot que l’on profane à chaque instant.