Un étrange chagrin se meut en moi. À l’aube, Elena et moi avons trouvé mort le petit oisillon que nous avions sauvé des griffes de notre chat, hier. Un petit merle bleu que nous avons nourri tant bien que mal durant quelques heures. En silence, nous avons pleuré.

Qu’est-ce qui m’émeut tant que ça? La mort? Son rappel constant malgré le déni de réalité que nous subissons tous? Plutôt, ces quelques heures au cours desquelles j’ai tenu dans ma main, à chaque heure, cette petite vie si fragile. Après deux tentatives, il m’avait déjà adopté. Il attendait ma main, la nourriture que nous lui apportions. Nous avions convenu de le conduire, aujourd’hui, à Hudson, dans un refuge pour oiseaux en détresse. Mais, trop blessé, il est mort durant la nuit. Au chaud, dans le calme de cette maison ancestrale. Près de lui, Bax, qui l’avait attrapé, dormait paisiblement. Deux solitudes. Une vivante, l’autre morte.

Écrire tout ça me semble futile, inutile. Pendant quelques heures, la vie avait un sens. Plus rien de ce monde ne comptait, que ce petit oiseau frêle et pourtant si attachant. Comment un si petit être peut-il déclencher en moi autant de chagrin?

Elena avait pourtant mis toute son énergie, hier, que, à certains moments, je trouvais ça ridicule. C’est que son expérience avec la vie m’était encore étrangère. Cette expérience inconnue de moi, je l’ai découverte, hier. Ce court moment d’existence nous aura encore plus rapprochés.

Il semblerait que nous n’y échapperons pas, nous non plus. Cette vie formidable tant habitée par ce matérialisme qui n’avoue jamais son nom et qui pourtant se nomme Profanation.

Hier soir, pourtant, tout nous était apparu clair, réel, vrai. Tout ça n’aura duré qu’un bel après-midi de printemps. Un moment de fragilité qui aura remplacé ma lecture de Hannah Arendt. Un bref instant qui rappelle ce que nous sommes véritablement, l’espoir de l’autre, si petit soit-il.

Ce matin, nous assisterons à des funérailles qui n’auront rien de national. Qu’importe. Le soleil sera au rendez-vous. Mais nos cœurs recevront, en eux, ces larmes qui nous rappelleront cet instant si précieux que fut le battement de cœur d’une vie si petite, dans ma main effarée.

Merci à mon épouse Elena pour m’avoir permis de partager ce « petit » deuil. Il me manque déjà, ce petit oisillon.

Le beau côté de la chose est peut-être ceci. Pendant un bref après-midi de printemps, Elena et moi avons beaucoup appris sur le merle bleu. Son chant, dorénavant, ne nous sera jamais plus indifférent…