Il est très plaisant, au-delà des jérémiades habituelles de la propagande émancipatrice, d’entendre les médias de masse se gausser de balivernes sur les droits de l’homme, la démocratie, les libertés individuelles, etc. Mais le summum de la quiétude qui peut nous habiter me semble se trouver dans le bruit des tambours de guerre que tous redoutent mais auxquels personne ne croit.

Dans une société dégénérée où la violence est non seulement endémique mais le socle de notre contemporanéité, toutes les agressions verbales véhiculées par tous les médias et tous les discours traduisent une impuissance pathologique qui atteint son point culminant. Incapable de faire fléchir par la force des belligérants qui ont perdu tout sens de la mesure, l’opinion publique assiste, médusée, à un cirque diplomatique derrière lequel il faut chercher les réelles motivations.

Un changement de civilisation s’opère en ce moment et bien malin qui saura prédire le sexe du rejeton. Car d’une société patriarcale prônant l’excroissance des moyens matériels aux élucubrations des groupes de pression pour réclamer toujours plus de « liberté » en exigeant toujours plus de règles, de normes, de répression, nous essayons d’accoucher d’une nouvelle civilisation qui évacuera le cycle infini – divin, diraient certains – de la croissance et l’avènement d’un surhomme, d’un « homotecnicus », un technoself qui pourra enfin se débarrasser de sa part maudite, le préfixe homo.

Est-il possible, aujourd’hui, de penser la maïeutique qui s’annonce sans en passer par une souffrance que les deux guerres majeures du vingtième siècle nous auront servie en guise de hors-d’œuvre?

La radicalisation des positions des belligérants en inquiétera plus d’un. Je ne suis pas de ceux-là. Tout simplement parce que les rapports de force, comme l’évoquait Michel Foucault, tendent à se rééquilibrer quand la raison disparaît du jeu diplomatique. La société contemporaine a été infantilisée – à dessein ou de manière chaotique, peu importe – pour faire fonctionner une idéologie basée sur l’accroissement de la richesse matérielle. Tout a été orchestré pour faire de l’accroissement du bas matérialisme, pour emprunter une expression à Georges Bataille, une autorité qui rendrait servile la raison :

« C’est ainsi qu’il apparaît – à la fin du compte – que la gnose, dans son processus psychologique, n’est pas si différente du matérialisme actuel, j’entends d’un matérialisme n’impliquant pas d’ontologie, n’impliquant pas que la matière est la chose en soi. Car il s’agit avant tout de ne pas se soumettre, et avec soi sa raison, à quoi que ce soit de plus élevé, à quoi que ce soit qui puisse donner à l’être que je suis, à la raison qui arme cet être, une autorité d’emprunt. Cet être et sa raison ne peuvent se soumettre en effet qu’à ce qui est plus bas, à ce qui ne peut servir en aucun cas à singer une autorité quelconque. Aussi, à ce qu’il faut bien appeler la matière, puisque cela existe en dehors de moi et de l’idée, je me soumets entièrement et, dans ce sens, je n’admets pas que ma raison devienne la limite de ce que je dis, car si je procédais ainsi, la matière limitée par ma raison prendrait aussitôt la valeur d’un principe supérieur (que cette raison servile serait charmée d’établir au-dessus d’elle, afin de parler en fonctionnaire autorisé). La matière basse est extérieure et étrangère aux aspirations idéales humaines et refuse de se laisser réduire aux grandes machines ontologiques résultant de ces aspirations. »[1]

 Ce matérialisme sans ontologie, contrairement à ce qu’en dit Bataille, semble s’incarner dans la chose en soi. Les élites s’asservissent à ce matérialisme servile se condamnant à n’être que des « fonctionnaires autorisés ».

Toute l’hétérogénéité de la guerre comme refus de la réduction aux grandes machines idéologiques n’existe pas dans les mouvements actuels et sociaux. Comme je l’ai décrit dans mon essai, Les mots de la révolte, une lecture en archipel…, les réformes entreprises par l’homme-masse ne font qu’asservir ce dernier à ce bas matérialisme. En cela, la guerre qui s’annonce – mais ne se déclare pas parce que déjà asservie à ces forces intérieures qui emprisonnent la raison – verra resurgir toute l’hétérogénéité de l’homme, celle qu’une raison débile aura tenté de balayer du revers de la main, c’est-à-dire l’histoire que l’on aura voulu liquider sans s’apercevoir qu’il ne s’agissait que d’une tentative de suicide comme menace de la part d’un enfant qui n’a jamais reconnu l’autorité patriarcale et essayé de la remplacer par une violence incontrôlée qui lui a échappé.



[1] Georges Bataille, Le bas matérialisme et la gnose in Documents, Œuvres complètes, premiers écrits, Tome 1, présentation de Michel Foucault, Paris, Gallimard, 1970, pages 224-225.